jeudi 18 juin 2026

L’Algérie édentée : comment l’alimentation moderne a ravagé la santé bucco-dentaire






Dans l’Algérie de l’après-indépendance, jusqu’aux années 1990, il était rare de croiser un Algérien à la dentition ravagée ou à la bouche prématurément édentée. Du moins à une échelle collective. La grande majorité de la population affichait derrière son éternel sourire paisible des dents remarquablement préservées. L’Algérien arborait alors fièrement une bouche solaire couronnée de molaires majestueuses et d’incisives impeccablement alignées. Sa dentition semblait participer de son identité même. Elle reflétait sa vigueur physique, sa sérénité intérieure et cette forme de confiance tranquille propre aux générations façonnées par les premières décennies de l’indépendance. À cette époque, les sourires paraissaient aussi solides que les certitudes collectives. L’Algérien avait le don de vous gratifier d’une rangée de dents dressées comme une armée de défense morale, prêtes à mordre la vie avec passion, à mâcher l’existence avec sagesse et à affronter les morsures de la vie sans jamais émousser ses crocs ni desserrer les mâchoires. Sa robuste dentition semblait constituer un véritable rempart contre toutes les caries mentales, une protection naturelle contre les infections idéologiques et les épidémies culturelles les plus pathogènes.

Aujourd’hui, le spectacle est tout autre. Depuis trois décennies, l’Algérien semble avoir perdu simultanément ses défenses immunitaires morales et ses anciennes fortifications dentaires. Il arbore fréquemment une bouche cabossée par la mal-vie, la précarité alimentaire, les mauvaises habitudes de consommation et parfois la négligence sanitaire. À force de mâcher le vide existentiel et de remâcher les dogmes salafistes les plus coriaces, il a fini par user ses propres dents jusqu’à la racine.

Des crocs révolutionnaires aux bouches édentées

J’avoue avoir longtemps attribué ce carnage dentaire à la décomposition générale de la société algérienne amorcée à la faveur de la décennie noire. Je croyais que les mêmes forces qui avaient détruit l’esprit critique avaient également détruit l’émail. Que la progression du salafisme s’accompagnait mécaniquement d’une régression molaire. Que chaque recul de la raison se traduisait par une avancée de la carie. Que l’effondrement des défenses intellectuelles entraînait fatalement celui des défenses dentaires. L’image était séduisante. Elle présentait même l’avantage d’offrir une explication sociologique globale à ce désastre bucco-dentaire national. Malheureusement pour le sociologue que je prétends être, la science est venue ruiner cette brillante théorie. Pour une fois, les bactéries expliquent davantage de choses que l’idéologie. Les microbes se révèlent plus convaincants que les sciences sociales. La biologie l’emporte sur la sociologie.

Cette révélation m’est venue à la lecture d’un article publié par le magazine Ça m’intéresse sous un titre particulièrement intrigant : « Les Romains de l’Antiquité n’avaient pas de dentiste à cause d’un aliment qu’ils ne mangeaient pas ! » Selon cet article, des chercheurs ayant étudié les restes humains exceptionnellement conservés à Pompéi ont constaté l’excellent état des dents des habitants de la cité romaine ensevelie lors de l’éruption du Vésuve en l’an 79. Grâce à des examens modernes, les scientifiques ont pu établir que ces hommes et ces femmes possédaient une dentition remarquablement saine malgré l’absence de dentisterie moderne, de brosses à dents électriques, de bains de bouche antiseptiques et de cabinets dentaires climatisés. Ce constat peut sembler paradoxal. Comment des populations vivant il y a deux mille ans pouvaient-elles présenter une santé dentaire parfois supérieure à celle des citoyens du XXIe siècle ?

Le mystère des dents romaines

La réponse est d’une simplicité déconcertante : elles consommaient très peu de sucre. Les Romains ignoraient les sodas, les bonbons industriels, les pâtisseries saturées de glucose, les céréales hyper-sucrées du petit déjeuner, les boissons énergétiques et toute cette gigantesque machinerie alimentaire qui alimente aujourd’hui quotidiennement les bactéries responsables des caries. Leur régime alimentaire reposait principalement sur des produits naturels peu transformés. L’absence de sucre raffiné constituait une protection sanitaire considérable.

Les chercheurs rappellent que les boissons gazeuses modernes contiennent des acides particulièrement agressifs pour l’émail. Les aliments riches en sucre favorisent la prolifération bactérienne et accélèrent la dégradation des dents. Même les glucides raffinés présents dans de nombreux produits industriels contribuent à la fragilisation progressive de la dentition. En l’absence de ces agressions permanentes, l’émail des Romains conservait naturellement sa solidité. Leur hygiène bucco-dentaire n’était pas pour autant inexistante. Bien au contraire. Les Romains utilisaient diverses méthodes naturelles aujourd’hui largement oubliées. Ils employaient notamment des bâtons à mâcher issus de plantes aromatiques dotées de propriétés antibactériennes. Ils confectionnaient également des poudres abrasives à base de cendres, de coquilles d’œufs broyées ou d’os pulvérisés afin de nettoyer leurs dents. Ils pratiquaient enfin des rinçages buccaux utilisant du vin ou du vinaigre dont les propriétés antiseptiques étaient connues depuis longtemps. Ces méthodes peuvent nous sembler rudimentaires, mais elles se révélaient manifestement efficaces. Les habitants de l’Empire romain ne disposaient peut-être pas de dentistes, mais ils possédaient quelque chose de plus précieux : une alimentation qui ne sabotait pas quotidiennement leur santé dentaire.

À la lumière de ces découvertes, une hypothèse s’impose naturellement. Les Algériens, longtemps héritiers d’un mode alimentaire méditerranéen relativement proche de celui qui prévalait dans l’Antiquité, bénéficiaient probablement des mêmes avantages biologiques. Jusqu’à une période récente, leur alimentation reposait principalement sur des produits frais, peu transformés et relativement pauvres en sucres raffinés. Les boissons gazeuses demeuraient marginales. Les grignotages industriels étaient inexistants. Les aliments ultra-transformés n’avaient pas encore envahi les épiceries, les écoles, les cafés et les foyers. Tout porte à croire que cette alimentation traditionnelle contribuait largement à la préservation de leur santé bucco-dentaire.

Des microbes européens aux calories industrielles

Cette réalité, je l’ai personnellement observée. J’ai grandi au milieu de ces Algériens à l’émail éclatant. Je me souviens de ces années où Alger méritait pleinement son surnom de ville blanche. Les immeubles, les façades, les terrasses, les rues baignaient dans une même lumière méditerranéenne. Cette blancheur semblait se prolonger jusque dans les sourires, tant les dents des Algériens affichaient elles aussi une éclatante blancheur qui semblait défier le temps et les agressions de la vie quotidienne. Une blancheur qui spiritualisait les visages, ennoblissait les caractères et rehaussait la prestance naturelle des Algérois. Les dents faisaient alors partie intégrante du paysage national. Elles constituaient l’un de ces patrimoines quotidiens que l’on ne remarque qu’au moment où ils disparaissent. Aujourd’hui encore, lorsque je revois certaines photographies des années 1960, 1970 ou 1980, je suis frappé par la qualité des dentitions que l’on y aperçoit.

L’Algérie contemporaine offre un spectacle bien différent. Le pays semble progressivement devenir une nation de « sans-dents », au double sens du terme : des bouches privées de crocs et des esprits plus enclins au sifflement prudent du serpent qu’à la morsure franche du fauve, où la résignation remplace peu à peu l’ancienne combativité.

Selon plusieurs études, les pathologies bucco-dentaires connaissent une progression préoccupante. Les caries, les maladies parodontales et les pertes dentaires touchent désormais une part considérable de la population algérienne, avec une prévalence plus marquée chez les hommes. Cette catastrophe sanitaire accompagne la transformation profonde des habitudes alimentaires. L’Algérien moderne grignote davantage, consomme davantage de sucre, absorbe davantage de boissons gazeuses et s’alimente de plus en plus à partir de produits industriels conçus pour maximiser les profits plutôt que préserver la santé. Le sucre est devenu omniprésent. Il se cache partout. Dans les boissons, dans les biscuits, dans les yaourts, dans les céréales, dans les sauces et jusque dans des aliments où personne ne s’attendrait à le trouver.

Cette mutation alimentaire évoque, toutes proportions gardées, certains bouleversements sanitaires majeurs observés dans l’histoire humaine. Le cas le plus spectaculaire demeure celui des populations amérindiennes confrontées à l’invasion européenne à partir de la fin du XVe siècle. Les conquérants apportèrent avec eux un arsenal biologique invisible contre lequel les populations autochtones ne possédaient aucune défense immunitaire. Variole, rougeole, typhus, grippe, choléra, diphtérie et de nombreuses autres maladies provoquèrent une hécatombe d’une ampleur sans précédent. Des millions d’êtres humains périrent en quelques générations. Cette catastrophe sanitaire demeure l’une des plus grandes tragédies démographiques de l’histoire. La raison de cet effondrement est bien connue. Les habitants de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique vivaient depuis des millénaires au contact de nombreux animaux domestiques. Cette proximité avait favorisé l’émergence de nombreuses maladies transmissibles à l’homme mais avait également permis le développement progressif de certaines résistances immunitaires. Les Amérindiens, isolés géographiquement pendant des milliers d’années, n’avaient jamais été exposés à la plupart de ces agents pathogènes. Lorsque les Européens débarquèrent avec leurs microbes, les conséquences furent dévastatrices.

Bien entendu, l’Algérie n’a pas connu une catastrophe comparable. Le capitalisme n’a pas exterminé les Algériens comme les microbes européens ont décimé les populations amérindiennes. Mais la comparaison conserve une valeur anthropologique. De même que certaines populations furent brutalement confrontées à des agents biologiques inconnus, les Algériens ont été exposés en quelques décennies à un environnement alimentaire profondément pathogène. Le sucre industriel, les boissons gazeuses, les aliments ultra-transformés et le grignotage permanent ont envahi leur quotidien avec la même brutalité culturelle qu’une armée d’occupation. Les conséquences sanitaires étaient inévitables.

Le capitalisme à l’assaut des molaires algériennes

L’infecte mode de vie consumériste introduit par le capitalisme contemporain ne se contente pas de dégrader les solidarités humaines, de dissoudre les liens sociaux et de promouvoir un individualisme sans âme. Il attaque également les corps. Il colonise les assiettes. Il transforme les habitudes alimentaires. Il s’infiltre jusque dans les molaires. Chaque soda déverse son acidité corrosive sur l’émail, comme une pluie chimique s’abattant méthodiquement sur les dents. Chaque excès de sucre nourrit des armées bactériennes qui assiègent quotidiennement les dents. Chaque produit ultra-transformé participe à cette lente guerre d’usure menée contre la santé publique des Algériens.

Ainsi, contrairement à ce que je croyais autrefois, la destruction de la dentition algérienne ne résulte pas principalement de la supposée décadence morale ou de la régression culturelle. Elle procède avant tout d’une transformation biologique induite par les nouvelles habitudes alimentaires. Mais cette explication scientifique ne contredit pas totalement l’analyse sociale. Car après tout, qui a introduit ces nouveaux modes de consommation ? Qui a imposé cette alimentation industrielle ? Qui a transformé les citoyens en consommateurs permanents ? Derrière les bactéries se profile toujours l’infecte économie capitaliste. Derrière les caries apparaît toujours le marché toxique.

Le capitalisme contemporain n’a peut-être pas détruit physiquement le peuple algérien. Mais il a incontestablement contribué à affaiblir ses anciennes immunités sociales, culturelles et sanitaires. Et parmi les victimes de cette grande mutation historique figurent également les dents des Algériens. Ces dents autrefois éclatantes, conquérantes et robustes. Ces dents qui permettaient de mordre la vie à pleines mâchoires. Ces dents qui semblaient capables de résister à toutes les caries, y compris idéologiques. Aujourd’hui, elles tombent parfois plus vite que les illusions. Et c’est peut-être là l’un des diagnostics les plus cruels que l’on puisse porter sur l’Algérie contemporaine.

Khider MESLOUB